vendredi 23 décembre 2005

Le loup-garou de James Bond.

Puisqu'en essayant un peu énergiquement de nettoyer mes lunettes ce matin, j'ai fait valser un des bitoniaux qui les calent sur mon nez -après d'ailleurs l'avoir fait FONDRE à l'éthanol 100%, comme quoi il m'arrive parfois des trucs incroyables- j'ai du filer chez l'opticien du centre commercial, pour le faire remplacer.
£3.50 l'un, £5 les deux, mais il vaut mieux changer les 2 ensembles ma p'tite dame m'a t’on dit.
D'accord, whatever.
Quand l'opticienne m'a rendu mes lunettes avec un sourire ultra-brite assez flou dans mes brumes myopes, je me suis retrouvée un peu surprise. Désagréablement surprise, s'entend.
Là où ce matin encore trônaient des petits triangles en plastique d'une épaisseur discrète d'un quart de millimètre au grand maximum, sont apparus des boudins d'un bon 2mm de tranche.
Oh, la belle affaire pourrait-on penser. Si tu le penses vraiment, tu ne portes pas de lunettes, et tu ferais mieux de te taire.
Bref, une fois sortie de ma surprise et en continuant à regarder le sourire ultra-brite m'annoncer un truc à propos du resserrage des branches, j'ai fini par murmurer "but... don't you have anything a wee bit more... er... thin ?"
Le sourire ultra-brite se fige un chouilla, "no, that's all we've got", mais reprend du poil de la bête en rajoutant un "so, is this all right ?" qui attend si visiblement un "yes, thanks" qu'il m'en retourne l'humeur.
Et au lieu de me contenter de me taire et d'être polie, au lieu de sourire à cette gentille vendeuse, je m'entends dire, dans ma voix des mauvais jours, celle qu'aucun inconnu n'a jusqu'alors eu le déplaisir de croiser, cette voix glaciale empruntée à mon père et que j'arrive pourtant de mieux en mieux à contrôler, "It's not as if i had any choice, is it ?", en jetant mon billet de £5 sur le comptoir.
Métamorphose immédiate, le sourire se fond en un regard mouillé, je viens bêtement de blesser une vendeuse qui pensait avoir fait du bon travail en me rendant service. Incroyable sensation de culpabilité et de colère mêlées, que j'ai fini par laisser couler.
Cette fille vient juste de payer. De payer pour toutes ces années à dire "oui merci, c'est très bien merci". De payer pour toutes ces fois où je n'ose pas dire ce que je pense, pour toutes ces frustrations, et tous ces gens heureux en plein coeur des fêtes de fin d'année, et pour toutes les peurs que je me trimballe ces derniers temps, et pour cette vulnérabilité que j'aimerai pouvoir complètement camoufler, et pour cette putain de bronchite qui refuse de partir, et pour ces gens qui continuent à me voir transparente, à commencer par ma propre mère, trop occupée par son Géant Vert pour pouvoir ne serait-ce que passer à la poste, et pour cette impression que je parle dans le vide et que mes mots ne servent le plus souvent à rien, transformés, déformés et interprétés par des gens qui ne m'écoutent pas, et pour ces séquences ratées, cette translocation pourrie, tous ces murs sur lesquels je me tape la tête pour rien, et pour toutes mes déceptions, mes envies inavouées, mes échecs, ma trouille, mon ras-le-bol, mon envie de retourner sous la couette chaque matin.
Il y avait tout ça dans cette colère. Complètement inappropriée. Totalement injuste.
Mais pour tout ça, le prix est finalement minuscule. Une vendeuse contrariée, qui aura certainement tôt fait d'oublier l'incident, puisque c'est Noël et que le monde entier ne pense qu'à acheter sa dinde avant que les magasins ne ferment, mais pas de panique, Sainsbury's est ouvert jusqu'à minuit ce soir.
Il n'empêche, honteuse de toute cette haine, j'ai fini par souhaiter poliment un "Merry Christmas" en sortant précipitamment de la boutique pour retourner au labo. Duquel je devrai à l'évidence éviter de sortir ces temps-ci.
Parce qu'à Noël, la lune est pleine.

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