A un moment, j’ai cru que je ne m’en sortirai pas, que j’allais être condamnée à rouler plein sud pendant des heures, peut-être même jusqu’à la frontière anglaise.
Une file de voiture derrière, et je roule trop lentement. Je le sais, que je roule bien trop lentement, à peine 50mph sur une route limitée à 60, mais j’ai déjà peur, et juste envie de freiner, de m’arrêter sur le bas coté, de fermer les yeux et de me réveiller sous ma couette.
Dire que j’aimais tant conduire, avant. Et qu’aujourd’hui je me retrouve une fois de plus avec une envie de pleurer.
Impossible de perdre le controle, il y a cette file de voitures qui me suit, des tas de conducteurs qui doivent rêver de me doubler, et je ne sais pas comment m’en sortir. Alors je continue à rouler, en me disant que chaque mile me séparant d’Edimbourg est entrain de compter double, puisqu’il faudra bien rentrer.
C’est con, pourquoi je ne tourne pas ?
Justement, il y a un petit chemin là sur la gauche.
Mais j’ai tellement peur que je ne suis pas sure de pouvoir rétrograder les vitesses.
Alors je reste bêtement en 4ème et je continue à rouler, aussi vite que je peux, plein sud, en suivant les virages de la nationale, sans pleurer.
La voiture dans mon rétro est noire, et j’ai un peu peur des voitures noires je crois. Non, en fait j’ai juste peur des voitures dans le rétro, elles me paniquent. Il me faudrait des routes où je serai systématiquement la dernière de la file. Sauf qu’à rouler si lentement, je reste la première, et mon rétro est plein.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ose pas mettre mon clignotant, freiner et bifurquer, comme si quelqu’un derrière allait hurler au scandale, comme si je n’avais pas le droit de tourner si j’en avais envie, comme si je ne pouvais pas décider de mon chemin, comme si ma direction allait, à partir de maintenant et pour toujours, être dictée par une putain de voiture noire dans le rétro, et par son conducteur, probablement totalement inconscient des réflexions paniquées de la fille qui conduit la 306 rouge, là, juste devant, mais enfin elle pourrait accélérer un peu quoi, c’est dimanche et il fait beau, certes, mais quand même.
J’ai finalement réussi à tourner sur un chemin, un petit chemin qui partait sur la droite, après une voie de décélération qui m’a permis de rétrograder sans gêner la voiture noire de derrière.
Et dans mon soulagement d’être enfin libre, j’ai débouché sur un champ d’éoliennes, moi qui les déteste tant.
A ne pas m’accorder le droit d’être libre, il ne me reste plus qu'à me satisfaire de ce que je n'aime pas, finalement.
dimanche 11 juin 2006
vendredi 9 juin 2006
Question(s) existentielle(s).
(Parce qu'on s'occupe l'esprit avec ce qu'on peut, parfois.)
Puisque j’écoute de la musique de qualité ces jours-ci, j’ai remarqué pas plus tard que ce matin que Chantal Goya fini une de mes chansons préférées (si, si) par "Bouba, Bouba, le petit ourson, est revenu s’endormir un soir auprès de sa mère".
Alors quoi, il meurt à la fin Bouba ?
(Et Frisquette aussi alors ??)
Puisque j’écoute de la musique de qualité ces jours-ci, j’ai remarqué pas plus tard que ce matin que Chantal Goya fini une de mes chansons préférées (si, si) par "Bouba, Bouba, le petit ourson, est revenu s’endormir un soir auprès de sa mère".
Alors quoi, il meurt à la fin Bouba ?
(Et Frisquette aussi alors ??)
jeudi 8 juin 2006
Can you hear me ?
Puisque je n’ai jamais été d’aussi mauvaise humeur (enfin si peut-être, mais j’ai la mémoire courte quand ça m’arrange), j’essaie en ce moment même de m’achever avec une overdose de Taq polymérase. Ca calme les nerfs impec’, et je me dis qu’au lieu d’en vouloir à la terre entière et surtout à mes collègues de labo qui s’imaginent que parce que ma vie familiale est un peu compliquée on peut venir marcher sur mes plates-bandes en profitant de mon absence inhabituelle de ces dernières semaines, enfin bref disais-je, au lieu de m’énerver sur elles (parce que oui, ça y est, nous ne sommes plus que des filles, et finalement la surdose d’œstrogène n’est pas tellement mieux que la surdose de testostérone – la solution doit certainement être dans l’ÉQUILIBRE, comme on me l’a toujours répété, certes, mais je n’écoute jamais ce qu’on me dit), bref, au lieu d’insulter mes collègues bien-aimées, j’épuise mes pipettes.
Mais là quand le frigo à -80ºC refuse de s’ouvrir pour que je puisse aller récupérer mon tube de clonase, et que tout le monde est déjà parti – ce que je devrai faire aussi, comme ne pas profiter d’une soirée aux alentours de 20ºC sous un beau ciel bleu c’est un peu pécher – je me dis qu’il me reste plus qu’à pleurer. Ou à tout casser. Hurler ça ne sert pas à grand-chose, personne ne m’entend jamais.
Mais là quand le frigo à -80ºC refuse de s’ouvrir pour que je puisse aller récupérer mon tube de clonase, et que tout le monde est déjà parti – ce que je devrai faire aussi, comme ne pas profiter d’une soirée aux alentours de 20ºC sous un beau ciel bleu c’est un peu pécher – je me dis qu’il me reste plus qu’à pleurer. Ou à tout casser. Hurler ça ne sert pas à grand-chose, personne ne m’entend jamais.
mardi 6 juin 2006
J'aime lire.
"Loin d'être les Rimbaud du microscope qu'un public sentimental aime à se représenter, les chercheurs en biologie moléculaire sont le plus souvent d'honnêtes techniciens, sans génie, qui lisent le Nouvel Observateur et rêvent de partir en vacances au Groenland. La recherche en biologie moléculaire ne nécessite aucune créativité, aucune invention; c'est en réalité un activité à peu près complètement routinère, qui ne demande que de raisonnables aptitudes intellectuelles de second rang."
Michel Houellebecq, les particules élémentaires.
Michel Houellebecq, les particules élémentaires.
vendredi 2 juin 2006
Irresponsable.
I just want to walk towards the lab in the morning. Going through the campus, through the field of trees i usually walk by everyday.
Or do i just want to be somewhere else ?
I just miss my life.
Slightly.
But no matter what, i'll have it back next monday.
It could be far worse, i could be in an hoispital, too tired to move from my bed, with no real hope to go back to my normal life, and with my grand-daughter going away, far away up north, in only 2 days time.
So i can't really complain, can i ?
I'm not actually complaining, i'm just burying myself under my guilty feelings.
En direct de Montreuil et pas du tout au labo, c'était kiara @ 17:22
Or do i just want to be somewhere else ?
I just miss my life.
Slightly.
But no matter what, i'll have it back next monday.
It could be far worse, i could be in an hoispital, too tired to move from my bed, with no real hope to go back to my normal life, and with my grand-daughter going away, far away up north, in only 2 days time.
So i can't really complain, can i ?
I'm not actually complaining, i'm just burying myself under my guilty feelings.
En direct de Montreuil et pas du tout au labo, c'était kiara @ 17:22
lundi 29 mai 2006
Tout dort et je veille.
I had never thought that waiting all day long could be so exhausting and nerve racking. But i'm learning, and fast. It's all a bit surrealistic though, typing those words from my gran's laptop, while her sofa-bed awaits me after a day that seemed so long that i can't believe i've only been here 3 days. My great-aunt is moving in her bed in the room next door, and i know she won't sleep before long, before her pills knock her down, because being tired isn't always enough to find a way to sleep.
It's somehow weird how you get used to that routine of going to the hospital twice a day, trying to enjoy and support at the same time, never knowing how she's going to be, whether she's going to be with us or not, how long she's going to be there, whether she'll ever improve or not. But i don't cope so well with the mood swings, with not knowing what to do or how to be helpful, with being there with my useless hands, trying to understand how i fit in this moment and why it is that i feel so inadequate, and at the same time so indispensable, because it would have been far too tough for one of us to be on her own right now.
It's hard to think that no matter what, i'll eventually have to go away, to come home to the lab at the latest next monday, because life doesn't just stop because your granny is at the end of the road.
And i can't bring myself to face the fact that after having abandoned my dad's mum, i may have to abandon my mum's mum too.
En direct de Montreuil et pas du tout au labo, c'était kiara @ tard, puisqu'il fait noir.
It's somehow weird how you get used to that routine of going to the hospital twice a day, trying to enjoy and support at the same time, never knowing how she's going to be, whether she's going to be with us or not, how long she's going to be there, whether she'll ever improve or not. But i don't cope so well with the mood swings, with not knowing what to do or how to be helpful, with being there with my useless hands, trying to understand how i fit in this moment and why it is that i feel so inadequate, and at the same time so indispensable, because it would have been far too tough for one of us to be on her own right now.
It's hard to think that no matter what, i'll eventually have to go away, to come home to the lab at the latest next monday, because life doesn't just stop because your granny is at the end of the road.
And i can't bring myself to face the fact that after having abandoned my dad's mum, i may have to abandon my mum's mum too.
En direct de Montreuil et pas du tout au labo, c'était kiara @ tard, puisqu'il fait noir.
vendredi 26 mai 2006
Fast post drop desk.
4 allers-retours Edimbourg-Paris en moins de 2 mois... j'ai l'impression de mieux dormir dans l'ERJ-145 que dans mon lit. Surtout à la rangée 12 avec plein de place pour les jambes. Surtout après avoir avalé un veggie breakfast à £5, parce que je n'ai que ça à faire, jeter mes sous par les fenêtres, au lieu d'investir dans le programme frequent flyer de British Airways (even if «the British Airways Executive Club isn't just another frequent flyer programme», yes, i know). Et non je ne vole plus français depuis qu'Air France est encore plus cher, même si chez eux le petit-déj est gratuit, mais entre la peste et le choléra j'ai donc choisi d'être fidèle à mon porte-monnaie.
Parce qu'avec la loi des séries ou celle de Murphy qui s'abat sur mes épaules ces temps-ci, je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me réserve, si ce n'est que j'atterris demain matin à 10h.
Et je m'en fous un peu, aussi.
D’ailleurs je veux bien en faire plein, des allers-retours Edimbourg-Paris, si ça signifie que j’aurai encore la chance de papoter pendant de longues heures avec Mamy.
Mais rien n'est moins sur.
Alors, indéniablement, c’est nettement plus facile de râler que de pleurer.
En tout cas j'y arrive mieux.
Parce qu'avec la loi des séries ou celle de Murphy qui s'abat sur mes épaules ces temps-ci, je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me réserve, si ce n'est que j'atterris demain matin à 10h.
Et je m'en fous un peu, aussi.
D’ailleurs je veux bien en faire plein, des allers-retours Edimbourg-Paris, si ça signifie que j’aurai encore la chance de papoter pendant de longues heures avec Mamy.
Mais rien n'est moins sur.
Alors, indéniablement, c’est nettement plus facile de râler que de pleurer.
En tout cas j'y arrive mieux.
jeudi 18 mai 2006
Notre prison est un royaume.
J'ai fouillé partout, dans tous les sacs, dans tous les tiroirs, sous mon lit, au labo, et rien.
Il n'est nulle part.
Alors une seule conclusion s'impose: j'ai du oublier mon bouquin dans l'avion. Place 7F. Nice - Edimbourg. Lundi soir.
Je n'arrivais plus à me concentrer, alors je l'ai posé dans le filet là devant, et j'ai tourné la tête pour regarder les orages par la fenêtre. C'était joli. Un peu triste. Mais de toute façon j'étais triste. Un peu comme mon bouquin aussi.
C'était juste un livre de poche usé, alors je suppose que ce n'est pas une très grosse perte. J'espère juste qu'il ne finira pas à la poubelle, ça me ferait mal au coeur, même si je sais que c'est un peu débile cette manie d'imaginer que les objets ont une vie ou des sentiments.
Je l'avais piqué dans le garage de papa l'autre jour, ce bouquin. Enfin piqué, après tout c'est mon argent de poche qui avait servi à l'acheter, en son temps. Après avoir emménagé à Grenoble, j'avais racheté tous "mes livres", ceux qui ne me quittent jamais, ceux qui me suivent encore, mais j'avais oublié celui-ci.
Et pourtant, s'il y en a un qui a marqué mon adolescence...
Alors je voulais le relire. Le garder. Lui faire une place sur mon étagère près de Jacques le fataliste et de Cyrano de Bergerac. Pour pouvoir le retrouver de temps à autre.
Mais je perds tout en ce moment.
C'est con.
Il n'est nulle part.
Alors une seule conclusion s'impose: j'ai du oublier mon bouquin dans l'avion. Place 7F. Nice - Edimbourg. Lundi soir.
Je n'arrivais plus à me concentrer, alors je l'ai posé dans le filet là devant, et j'ai tourné la tête pour regarder les orages par la fenêtre. C'était joli. Un peu triste. Mais de toute façon j'étais triste. Un peu comme mon bouquin aussi.
C'était juste un livre de poche usé, alors je suppose que ce n'est pas une très grosse perte. J'espère juste qu'il ne finira pas à la poubelle, ça me ferait mal au coeur, même si je sais que c'est un peu débile cette manie d'imaginer que les objets ont une vie ou des sentiments.
Je l'avais piqué dans le garage de papa l'autre jour, ce bouquin. Enfin piqué, après tout c'est mon argent de poche qui avait servi à l'acheter, en son temps. Après avoir emménagé à Grenoble, j'avais racheté tous "mes livres", ceux qui ne me quittent jamais, ceux qui me suivent encore, mais j'avais oublié celui-ci.
Et pourtant, s'il y en a un qui a marqué mon adolescence...
Alors je voulais le relire. Le garder. Lui faire une place sur mon étagère près de Jacques le fataliste et de Cyrano de Bergerac. Pour pouvoir le retrouver de temps à autre.
Mais je perds tout en ce moment.
C'est con.
mercredi 17 mai 2006
Mamie, 1907-2006
Bizarrement, et même en fouillant dans mes souvenirs, je ne crois pas avoir jamais entendu mon père prononcer le mot «maman». «Ta mère», et sur un ton qui n’admettait aucune réponse, oui, mais «maman», jamais. Ce mot a de toute façon toujours été tabou chez nous.
Il y a quelques années et pour la première fois, j’ai entendu sa souffrance, quand en revenant d’une visite chez mamie, papa m’a dit dans le téléphone «elle m’a appelé monsieur». Un sanglot étouffé, une voix légèrement plus aiguë, et déjà il se refermait, et me ressortait son couplet favori sur la vieillesse dans laquelle on saute toujours à pieds joints et très tôt, trop tôt, ma pauvre petite crotte, tu verras, que veux-tu.
Alors, ce soir, à l’entendre dire «dans l’hôpital où maman est morte», j’ai compris ce que je savais déjà, que mon père est finalement un être humain.
Du jour où nous avons emménagé à Paris, mamie est venue chaque week-end, chaque dimanche pour être précise. Avec chaque semaine un gâteau au chocolat dans son cabas, et une pile de repassage qui l’attendait à la maison. Après déjeuner, alors qu’on rangeait les mazagrans et que l’un lavait la vaisselle pendant que l’autre l’essuyait, selon les tractations frère-sœur du jour, papa finissait de fumer son cigarillo, et mamie installait le grand morceau de tissu jaune sur lequel elle repassait devant Jacques Martin. Souvent au lieu de faire mes devoirs, à l’heure de l’école des fans, je venais papoter avec elle, lui racontant l’école et les copines, en lisant les triplés de la semaine dans le Figaro Madame. Je suppose que quand je réintégrais ma chambre et mes leçons de la semaine, mon frangin prenait le relais, et parlait politique, puisque Jacques Chirac était alors leur idole commune. Vers 7h, l’un de nous la raccompagnait au métro, une bise devant les tourniquets, station Louis Blanc.
Au fil des années, le rituel avait évolué, et il fallait venir la chercher puis la raccompagner tout au long de la ligne 7, parce qu’à passé 85 ans, c’était long et fatigant, le chemin depuis la place d’Italie. Vers la fin, papa y allait en voiture, mamie n’arrivait plus à compter ses sous chez Champion, alors prendre le métro, ça aurait été inconscient. Mais toujours ce grand morceau de tissu jaune, et la pile sur le coté, chemises, jeans, t-shirts, même les chaussettes passaient sous son fer. Et toujours ce même gâteau au chocolat, dont on finissait par jeter les restes le samedi suivant, à force de ne plus pouvoir le manger.
Mamie m’a appris à cuire un steak, avec du beurre, parce que l’huile d’olive c’était pour quand tu étais marseillaise ma grande, sans oublier de saupoudrer d’une tonne et demi de persil, elle m’a appris la sauce salade, les chaussettes à repriser, la discipline, le dévouement, la fidélité. Le jour où j’ai refusé les serre-têtes et les chaussures vernies, elle a accepté mes jeans et mes baskets, non sans regretter le temps où «tu étais si mignonne». Elle a même gardé mes secrets, même celui de ma haute trahison, mes retrouvailles avec ma mère. Elle a écouté, sans hésiter à donner son avis qui me faisait râler à coup sur, mais tant pis, parce que les disputes ne duraient finalement jamais trop longtemps.
Le dimanche, elle nous appartenait complètement, elle était chez elle dans notre salle à manger.
Parfois le mercredi je m’installais dans son domaine, on déjeunait dans la cuisine du 24ème étage de la tour Jade, avec Rimsky qui aboyait pendant des heures et sans discontinuer. On allait faire un tour «sur la dalle», après manger, pour faire taire le chien, et on finissait dans le centre commercial en bas, ce centre commercial que je n’ai pas reconnu il y a quelques mois en me promenant sur la place d’Italie, même si Champion est encore là. Et puis Rimsky-le-caniche est mort, et puis je ne sais plus.
Et surtout un jour, je suis partie avec mes 2 valises dans un TGV pour Grenoble. Je ne me souviens pas de nos au revoirs, je ne me souviens même pas s’il y en a eu, je ne me souviens pas l’avoir appelée, ni l’avoir prévenue. J’ai un vague souvenir d’une visite chez elle, après plusieurs mois, ou plusieurs années ? Le cousin Pierrot était là, ce garçon avec qui je n’ai jamais réussi à avoir de connexion, malgré cet amour qui nous unissait, celui de mamie pour ses 3 petits-enfants chéris, puisque les 3 autres, ceux de son fils aîné, étaient perdus à jamais dans les affres des fâcheries familiales. Mamie avait l’air vieillie, fatiguée, un peu absente, Michel devenait Pierrot, Marie-Thérèse Eve-M*arie, Emmanuel Michel, tout se mélangeait déjà. Mais les vieux se trompent toujours dans les noms, alors ça ne surprend plus.
C’était la dernière fois, et c’était il y a peut-être 10 ans.
Je n’y suis jamais retourné, et puis j’étais loin, et puis ma vie avait changé, et ma famille aussi, parce que la rébellion post-adolescente ne rend pas plus lucide ni plus intelligente, malgré ce qu’on s’imagine.
Et puis soudainement c’était trop tard, «elle m’a appelé monsieur», alors à quoi bon.
J’ai honte d’avoir oublié pendant tant d’années, et de l’avoir abandonnée, complètement, et sans même une once de remords.
Et je porterai cette honte pour toujours à présent.
Dimanche matin, ou samedi dans la nuit, je ne sais même pas, mamie est morte.
99 ans, c’était prévisible, c’était prévu, ce n’était pas une surprise, ce n’était même pas un choc. J’ai quand même visité Monaco et l’Italie, ce dimanche, j’ai quand même joué avec Robinson, j’ai quand même rigolé avec les copains, j’ai quand même râlé contre cette chaleur insoutenable sur le bitume niçois, j’ai quand même dégusté une gelato pas loin de la plage, j’ai quand même continué à vivre. J’ai malgré tout eu besoin de me raccrocher aux branches, et d’entendre la voix de Mamy Janette ou d’Armande, juste pour vérifier, juste pour m’assurer que la famille retrouvée n’allait pas disparaître dans la même vague que la famille abandonnée.
Mais dans l’avion qui me ramenait vers l’Ecosse dans la nuit, je me suis soudainement noyée dans ma solitude.
Lundi prochain, je serai devant une boite en bois, au milieu de 3 frères et sœurs qui ont déjà entamé la guerre de succession, dans cette même église de l’île d’Oléron où un jour j’ai été baptisée, il y a bientôt 29 ans, où un jour papi est parti, il y a bientôt 25 ans.
Je resterai à coté de papa, qui sera certainement odieux pour ne pas montrer qu’il est effondré, et qui fusillera sa petite sœur, ma marraine, d’un regard mauvais, parce que canaliser sa rage en s’inventant des ennemis a toujours été sa technique de survie.
Mais c’est ma place, et cette fois-ci je ne l’abandonnerai pas, parce que mamie et papa ne m’ont jamais abandonnée, et aussi tout à fait égoïstement, parce que c’est ma seule façon de ne pas être complètement seule au monde aujourd’hui.
Il y a quelques années et pour la première fois, j’ai entendu sa souffrance, quand en revenant d’une visite chez mamie, papa m’a dit dans le téléphone «elle m’a appelé monsieur». Un sanglot étouffé, une voix légèrement plus aiguë, et déjà il se refermait, et me ressortait son couplet favori sur la vieillesse dans laquelle on saute toujours à pieds joints et très tôt, trop tôt, ma pauvre petite crotte, tu verras, que veux-tu.
Alors, ce soir, à l’entendre dire «dans l’hôpital où maman est morte», j’ai compris ce que je savais déjà, que mon père est finalement un être humain.
Du jour où nous avons emménagé à Paris, mamie est venue chaque week-end, chaque dimanche pour être précise. Avec chaque semaine un gâteau au chocolat dans son cabas, et une pile de repassage qui l’attendait à la maison. Après déjeuner, alors qu’on rangeait les mazagrans et que l’un lavait la vaisselle pendant que l’autre l’essuyait, selon les tractations frère-sœur du jour, papa finissait de fumer son cigarillo, et mamie installait le grand morceau de tissu jaune sur lequel elle repassait devant Jacques Martin. Souvent au lieu de faire mes devoirs, à l’heure de l’école des fans, je venais papoter avec elle, lui racontant l’école et les copines, en lisant les triplés de la semaine dans le Figaro Madame. Je suppose que quand je réintégrais ma chambre et mes leçons de la semaine, mon frangin prenait le relais, et parlait politique, puisque Jacques Chirac était alors leur idole commune. Vers 7h, l’un de nous la raccompagnait au métro, une bise devant les tourniquets, station Louis Blanc.
Au fil des années, le rituel avait évolué, et il fallait venir la chercher puis la raccompagner tout au long de la ligne 7, parce qu’à passé 85 ans, c’était long et fatigant, le chemin depuis la place d’Italie. Vers la fin, papa y allait en voiture, mamie n’arrivait plus à compter ses sous chez Champion, alors prendre le métro, ça aurait été inconscient. Mais toujours ce grand morceau de tissu jaune, et la pile sur le coté, chemises, jeans, t-shirts, même les chaussettes passaient sous son fer. Et toujours ce même gâteau au chocolat, dont on finissait par jeter les restes le samedi suivant, à force de ne plus pouvoir le manger.
Mamie m’a appris à cuire un steak, avec du beurre, parce que l’huile d’olive c’était pour quand tu étais marseillaise ma grande, sans oublier de saupoudrer d’une tonne et demi de persil, elle m’a appris la sauce salade, les chaussettes à repriser, la discipline, le dévouement, la fidélité. Le jour où j’ai refusé les serre-têtes et les chaussures vernies, elle a accepté mes jeans et mes baskets, non sans regretter le temps où «tu étais si mignonne». Elle a même gardé mes secrets, même celui de ma haute trahison, mes retrouvailles avec ma mère. Elle a écouté, sans hésiter à donner son avis qui me faisait râler à coup sur, mais tant pis, parce que les disputes ne duraient finalement jamais trop longtemps.
Le dimanche, elle nous appartenait complètement, elle était chez elle dans notre salle à manger.
Parfois le mercredi je m’installais dans son domaine, on déjeunait dans la cuisine du 24ème étage de la tour Jade, avec Rimsky qui aboyait pendant des heures et sans discontinuer. On allait faire un tour «sur la dalle», après manger, pour faire taire le chien, et on finissait dans le centre commercial en bas, ce centre commercial que je n’ai pas reconnu il y a quelques mois en me promenant sur la place d’Italie, même si Champion est encore là. Et puis Rimsky-le-caniche est mort, et puis je ne sais plus.
Et surtout un jour, je suis partie avec mes 2 valises dans un TGV pour Grenoble. Je ne me souviens pas de nos au revoirs, je ne me souviens même pas s’il y en a eu, je ne me souviens pas l’avoir appelée, ni l’avoir prévenue. J’ai un vague souvenir d’une visite chez elle, après plusieurs mois, ou plusieurs années ? Le cousin Pierrot était là, ce garçon avec qui je n’ai jamais réussi à avoir de connexion, malgré cet amour qui nous unissait, celui de mamie pour ses 3 petits-enfants chéris, puisque les 3 autres, ceux de son fils aîné, étaient perdus à jamais dans les affres des fâcheries familiales. Mamie avait l’air vieillie, fatiguée, un peu absente, Michel devenait Pierrot, Marie-Thérèse Eve-M*arie, Emmanuel Michel, tout se mélangeait déjà. Mais les vieux se trompent toujours dans les noms, alors ça ne surprend plus.
C’était la dernière fois, et c’était il y a peut-être 10 ans.
Je n’y suis jamais retourné, et puis j’étais loin, et puis ma vie avait changé, et ma famille aussi, parce que la rébellion post-adolescente ne rend pas plus lucide ni plus intelligente, malgré ce qu’on s’imagine.
Et puis soudainement c’était trop tard, «elle m’a appelé monsieur», alors à quoi bon.
J’ai honte d’avoir oublié pendant tant d’années, et de l’avoir abandonnée, complètement, et sans même une once de remords.
Et je porterai cette honte pour toujours à présent.
Dimanche matin, ou samedi dans la nuit, je ne sais même pas, mamie est morte.
99 ans, c’était prévisible, c’était prévu, ce n’était pas une surprise, ce n’était même pas un choc. J’ai quand même visité Monaco et l’Italie, ce dimanche, j’ai quand même joué avec Robinson, j’ai quand même rigolé avec les copains, j’ai quand même râlé contre cette chaleur insoutenable sur le bitume niçois, j’ai quand même dégusté une gelato pas loin de la plage, j’ai quand même continué à vivre. J’ai malgré tout eu besoin de me raccrocher aux branches, et d’entendre la voix de Mamy Janette ou d’Armande, juste pour vérifier, juste pour m’assurer que la famille retrouvée n’allait pas disparaître dans la même vague que la famille abandonnée.
Mais dans l’avion qui me ramenait vers l’Ecosse dans la nuit, je me suis soudainement noyée dans ma solitude.
Lundi prochain, je serai devant une boite en bois, au milieu de 3 frères et sœurs qui ont déjà entamé la guerre de succession, dans cette même église de l’île d’Oléron où un jour j’ai été baptisée, il y a bientôt 29 ans, où un jour papi est parti, il y a bientôt 25 ans.
Je resterai à coté de papa, qui sera certainement odieux pour ne pas montrer qu’il est effondré, et qui fusillera sa petite sœur, ma marraine, d’un regard mauvais, parce que canaliser sa rage en s’inventant des ennemis a toujours été sa technique de survie.
Mais c’est ma place, et cette fois-ci je ne l’abandonnerai pas, parce que mamie et papa ne m’ont jamais abandonnée, et aussi tout à fait égoïstement, parce que c’est ma seule façon de ne pas être complètement seule au monde aujourd’hui.
jeudi 11 mai 2006
Aréoport de Nice, 5 minutes d'arrêt. (à peu près)
Il y a presque 3 heures d'avion entre Edimbourg et Nice. Presque, pas complètement, mais j'aime bien exagérer, alors je passe mon temps à me dire que j'habite quand même à l'autre bout du monde puisque putain bordel IL Y A 3 HEURES D'AVION ENTRE EDIMBOURG ET NICE !! (Oui, oh, 2h30, c'est pareil !).
Toujours est il que pour occuper ces presque 3 heures (enfin 2 fois 3 heures, parce que bon je vais pas y rester non plus), j'hésite entre piocher quelques belles publis dans le casier "à lire d'urgence" ou passer chez le marchand de journaux acheter mon chat! de la semaine (et take a break aussi, comme 3 heures c'est LONG)
Parce que le problème avec les WE de presque 4 jours (3 jours et demi, oui, oh, c'est fini cette obsession du détail là?), c'est qu'ils me laissent avec l'impression coupable d'être une mauvaise élève en pleine école buissonnière. Et pourtant quand j'avais 14 ans, ça ne me posait absolument aucun cas de conscience de passer mes journées au café du coin. Comme quoi c'est vrai, on devient con en vieillissant.
Bref, toujours est-il que 3 heures c'est quand même vachement moins long que 3 mois, qui est (approximativement) le temps qu'il m'aura fallu attendre pour enfin aller rencontrer ce charmant jeune homme, parce que c'est bien connu, l'hiver, le kilt n'est pas de mise sur la promenade des anglais, enfin d'après les compagnies aériennes locales.
Mais d'accord, malgré la pleine lune, je vais arrêter de râler et apprécier ma chance, puisque Nice c'est toujours plus près que Winnipeg, et surtout 3 mois BEAUCOUP moins long que bientôt 2 ans.
Est-ce qu'on va au moins réussir à se reconnaître dans l'aéroport ?
(Et SURTOUT est-ce qu'on pourra aller manger une glace ??)
Toujours est il que pour occuper ces presque 3 heures (enfin 2 fois 3 heures, parce que bon je vais pas y rester non plus), j'hésite entre piocher quelques belles publis dans le casier "à lire d'urgence" ou passer chez le marchand de journaux acheter mon chat! de la semaine (et take a break aussi, comme 3 heures c'est LONG)
Parce que le problème avec les WE de presque 4 jours (3 jours et demi, oui, oh, c'est fini cette obsession du détail là?), c'est qu'ils me laissent avec l'impression coupable d'être une mauvaise élève en pleine école buissonnière. Et pourtant quand j'avais 14 ans, ça ne me posait absolument aucun cas de conscience de passer mes journées au café du coin. Comme quoi c'est vrai, on devient con en vieillissant.
Bref, toujours est-il que 3 heures c'est quand même vachement moins long que 3 mois, qui est (approximativement) le temps qu'il m'aura fallu attendre pour enfin aller rencontrer ce charmant jeune homme, parce que c'est bien connu, l'hiver, le kilt n'est pas de mise sur la promenade des anglais, enfin d'après les compagnies aériennes locales.
Mais d'accord, malgré la pleine lune, je vais arrêter de râler et apprécier ma chance, puisque Nice c'est toujours plus près que Winnipeg, et surtout 3 mois BEAUCOUP moins long que bientôt 2 ans.
Est-ce qu'on va au moins réussir à se reconnaître dans l'aéroport ?
(Et SURTOUT est-ce qu'on pourra aller manger une glace ??)
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